L'homme économique

Éditorial

Lorsqu'il adressa les « Dix Commandements » (Dt 5, 6-21) à son peuple par la bouche de Moïse, le Seigneur prit soin de lui faire préciser:

« Écoute, Israël: le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Que ces paroles que je te dicte aujourd'hui restent dans ton cœur! Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route, couché aussi bien que debout; tu les attacheras à ta main comme un signe, sur ton front comme un bandeau; tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. » (Dt 6, 4-9)

L'intervention de Dieu dans son histoire et la transmission de ses paroles de génération en génération forment le noyau dur de l'identité culturelle et religieuse du peuple d'Israël. L'Europe y puise ses racines, via le Christianisme, qui sut y intégrer la pensée grecque et le droit romain. Cela produisit une culture d'une très grande richesse qui s'est largement diffusée dans le monde entier.

La crise grecque de ces derniers mois, en Europe, le conflit agriculteurs / gouvernement, en France, ont confirmé, en creux, que les intérêts économiques commandent désormais en maîtres aux destinées de notre continent et de notre pays. L'ouverture prochaine d'un nouveau supermarché le dimanche à Évron confirme, lui aussi, à l'échelle locale, cette forme de dictature qu'exerce l'économie libérale sur nos sociétés. La France, l'Europe, l'Occident et la majorité du monde vivent au rythme cardiaque de la bourse de New-York, relayée maintenant par celle de Shanghai.

L'économie a, de tout temps, contribué aux échanges entre les cultures et les peuples. De nombreuses innovations ont ainsi pu se diffuser de part le monde et servir au développement du plus grand nombre. Mais force est de constater qu'elle exerce désormais un pouvoir tyrannique sur la plupart des hommes. L'argent n'est plus un moyen au service de l'homme mais une fin qui dicte sa conduite quotidienne à la majorité de l'humanité.

Notre société, française en particulier, revendique d'être la « championne de la liberté ». Nous avons, certes, fait mémoire, l'an passé, de ceux qui ont donné leur vie lors des conflits mondiaux du XXème siècle pour que nous vivions dans un pays libre. « Vivre libre ou mourir » fut la devise des résistants du plateau des Glières en Haute-Savoie. « Il est interdit d'interdire », criaient, eux, les étudiants de mai 68. Mais que reste-t-il aujourd'hui de ces combats pour la liberté? Ne suis-je devenu soit-disant « libre » de ne plus aller à la messe le dimanche que pour aller consommer un peu plus dans les supermarchés?

Entre Daesh et Wall Street se joue, en résumé, la véritable guerre culturelle des mois à venir: entre une société qui a sacrifié tout idéal pour la seule liberté de consommer et l'autre qui revendique un absolu intégral où la liberté personnelle n'a plus de place. Posons-nous la question: qui sommes-nous, habitants européens en 2015? D'où venons-nous et où allons-nous?

Au cœur de la ville d'Évron se dresse ce prodige de l'art gothique: la basilique Notre-Dame de l'Épine. Nous reconnaissons-nous héritiers des bâtisseurs de cathédrales où nous réduisons-nous à un numéro de carte de crédit ou à un identifiant de compte courriel?

La société de consommation a produit l'homo economicus: un individu consommateur qui revendique fièrement son émancipation, et sa conquête de la liberté de pouvoir faire et de penser ce qu'il veut. Il s'est affranchi de la tutelle de ses pères. Il n'a ni Dieu ni maître. Moyennant quoi sa conscience anesthésiée est asservie au « prêt à penser » médiatique et il respecte religieusement le « politiquement correct ». Le système le considère comme un pouvoir d'achat conçu pour consommer servilement les derniers produits « vus à la télé » et ne lui fait espérer que la possibilité de pratiquer ses loisirs. Il veut « tout, tout de suite » et rêve de pouvoir bientôt acheter en une pression de doigt sur son smartphone greffé dans son avant-bras le dernier gadget inutile, sensé faire son bonheur. Les articles-clefs de son credo sont: « Le JT de 20h religieusement tu écouteras! Ton caddy chaque semaine à l'Inter-U tu rempliras! ».

La société médiévale, héritière de Jérusalem, Rome et Athènes avait forgé l'homo religiosus: le membre d'un peuple croyant. Sa vie, fragile, s'inscrivait dans la durée, dans le temps, dans une histoire dont il avait conscience d'être un simple maillon. La beauté, plus que la rentabilité, était le critère de qualité de son travail. Il savait qu'il continuait ce que d'autres avaient commencé avant lui, et qu'il ne verrait peut-être pas de ses yeux l'achèvement de l'ouvrage. Il ne confiait son salut ni à ses médicaments ni à son assurance-vie, mais avait foi dans le Christ, son sauveur, et en Marie sa mère.

En ce début d'année scolaire, prenons la mesure de l'enjeu de civilisation considérable qui se présente à nous. Un jour, nos enfants auront-ils à se battre contre Daesh? Mais s'ils n'ont pas de culture à défendre, pour quel idéal le feront-ils? Nos pères, eux, se sont battus parce qu'ils avaient conscience d'appartenir à un peuple, à une histoire, qu'ils étaient fiers de défendre. Nos enfants seront-ils prêts à donner leur vie uniquement pour protéger leur compte en banque ou mettre des photos de guerre sur leur page Facebook? Reprenons la main sur le cours de notre histoire. Osons transmettre à nos enfants les véritables valeurs qui ont forgé notre identité française et européenne et qui ont tant porté de fruits au service du reste de l'humanité.

Don Camille, curé

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