La vertu de patience

Lettre d'Argos

Quand, pour la première fois du monde, l'homme se dressa sur ses pattes de derrière, encore tout chiffonné des derniers plissements géologiques de la terre, et jeta un œil hébété sur la nature environnante, il commença par bâtir ses villes à la campagne pour être plus près des lapins, des mammouths et autres mammifères dont il était obligé de se nourrir. Chez nous, un pèlerin, audacieux collaborateur inspiré du Mystère de la Création, s'en remit à la Vierge et à son intercession pour s'établir aux pieds de nos collines. Depuis, Évron est toujours une ville à la campagne et Dieu s'y promène incognito parmi les Bénédictins, les Sœurs de la Charité et très bientôt nos frères de la Communauté Saint-Martin... Les soubresauts de l'Histoire n'y feront rien; Dieu est parmi nous...

L'écureuil roux aussi, sautant de branche en branche à la cime des arbres. J'avais rendez-vous avec lui. C'était en novembre; le ciel était pâle, les routes mouillées, les champs déserts et les arbres avaient déposé leurs feuilles jaunies sur le talus où, connaissant sa gourmandise, j'avais malicieusement déposé quelques noisettes. À l'abri de mon affût, il me fallut attendre, attendre, attendre... avec infiniment de patience. Patience, patience, patience... Patience encore...

« Par votre patience, vous sauverez vos âmes. » (Lc 21, 19). C'est par ces paroles que le Seigneur conclut le passage de l'Évangile où Il prédit les souffrances que ses disciples devront endurer. Mon boîtier numérique calé sur son trépied, je méditais cette Parole. La patience est une de ces vertus dépendantes de la Vertu Cardinale de Force, qui fait référence à la capacité de supporter avec un bon état d'esprit, par amour pour Dieu, les souffrances physiques (j'avais froid et les doigts engourdis pour déclencher l'ouverture du diaphragme!); mais aussi les souffrances morales et les personnes qui nous entourent. Les domaines dans lesquels le chrétien peut exercer la vertu de la patience sont nombreux (bien plus nombreux que l'attente de la venue d'un écureuil!).

Tout d'abord envers lui-même, car il est facile d'être découragé par ses propres défauts qui se renouvellent sans cesse, et qu'on ne réussit pas à surmonter. La patience sait attendre, lutter avec persévérance, sachant que la victoire sur un défaut ou l'acquisition d'une vertu ne s'obtiennent pas par des efforts surhumains et sporadiques, mais par la continuité et la constance dans la lutte quotidienne. « Il faut être patient avec tout le monde, dit Saint François de Sales, mais tout d'abord avec soi-même » (Épistolaire, frag. 139).

Patience, en deuxième lieu, avec ceux que nous fréquentons régulièrement (plus régulièrement que mon écureuil!), surtout si, pour quelque raison que ce soit, nous avons le devoir de les aider dans leur formation, dans leurs difficultés, dans leur maladie... Lorsque les défauts, la mauvaise humeur, le manque de politesse, les susceptibilités... se renouvellent fréquemment, ils peuvent faire manquer de patience, porter atteinte à la charité, rendre difficile la vie en commun et, finalement, rendre inefficaces les éventuels efforts pour venir en aide à notre prochain.

La compréhension et la force d'âme sont les grands alliés de la patience, qui aident à ne pas accorder d'importance à ce qui n'en a pas, mais en revanche, à corriger quand on le doit (si mon écureuil ne se présente pas, qu'il ne compte plus sur mes noisettes!!!). Savoir attendre, esquisser un sourire, répondre avec douceur... peuvent obtenir que nos paroles parviennent au cœur de ces personnes, et les aider ainsi à surmonter leurs déficiences. En revanche, l'impatience ne peut que détruire; elle manque totalement d'efficacité.

Il faut aussi beaucoup de patience pour faire face aux événements dont l'origine ne se trouve ni chez nous ni chez ceux qui nous entourent: la chaleur ou le froid, la maladie, la précarité, la pauvreté, la culture de mort, la perte d'un être aimé... tant de contrariétés tout au long des journées de notre vie. Elles pourraient enlever la paix et faire réagir avec irritation, défilés d'enthousiasme sans lendemain et mauvaise humeur à l'égard de personnes qui ne sont aucunement responsables de ces événements. La vision surnaturelle, qui conduit à voir la Providence de Dieu derrière tout ce qui nous arrive, est ce qui peut apporter la sérénité et la paix. La Foi, quant à elle, conduit à ce que « nous glorifions même dans les tribulations, sachant que la tribulation produit la patience, la patience une vertu éprouvée, et la vertu éprouvée l'Espérance. Or, l'Espérance ne trompe pas, parce que l'Amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné » (Rm 5, 3-5).

Le vice opposé à la patience, l'impatience, conduit à se laisser dominer par les contrariétés de la vie, au point de tomber dans la médisance, les lamentations, si ce n'est dans les emportements de la colère (Ah! Ce foutu d'écureuil ne s'est pas montré!)... À son tour, l'insensibilité ou dureté de cœur conduit l'âme à se désintéresser des souffrances du prochain, non par vertu, mais par manque de sensibilité humaine ou sociale.

Peut-être l'un des meilleurs éloges de la patience a-t-il été écrit par Sainte Thérèse d'Avila, dans l'une de ses poésies (n°30):

« Que rien ne te trouble, que rien ne t'effraie
Tout passe, Dieu ne change pas
La patience obtient tout
Celui qui a Dieu, ne manque de rien
Dieu seul suffit. »

Mon écureuil n'a manqué de rien; il est venu... Je l'ai photographié!

Argos

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