Petite chronique (d'humour?) à l'attention de ceux qui ne partent pas en vacances...

Lettre d'Argos

Parmi tant d'autres calamités, les journaux télévisés annoncent les vacances. Dans sa course folle, Bison Futé soulève une poussière mêlée de particules d'échappement. Son souffle est court, il est à bout. Pourvu qu'il ne charge pas! La situation est-elle sous contrôle? Cent mille gendarmes sur les routes, vingt hélicoptères, des milliers de « vacanciers », deux cent quarante-quatre kilomètres de bouchons (peut-être même deux cent quarante-huit!); « Et ce n'est pas encore le grand rush! », s'époumone l'envoyé spécial du journal télévisé, en poste au tiroir-caisse du péage de l'A7! Le français fuit les HLM. Fatigué de faire sécher ses chaussettes au huitième, sur une ficelle, à une fenêtre de banlieue, il a formé le rêve obsédant de les faire sécher au rez-de-chaussée, devant son mobile-home, dans un camp de deux mille franciliens. Le français transhume. Par troupeaux épais...

« La sortie de Paris est fluide. »,  annonce la présentatrice d'une voix toute féline. Derrière elle, sur grand écran, on voit serpenter le grand mécano articulé qui traverse la Seine. Voilà! L'homme est devenu fluide. Autrefois il fut granuleux. Chacun des grains comptait. Sa naissance et sa mort s'entouraient de mille cérémonies. Son mariage faisait mille histoires. On n'en finissait plus de chanter sur son cercueil à la grande joie du curé et du notaire. On n'imaginait pas que le bonheur de la masse fût autre chose que le bonheur de l'individu multiplié par le grand nombre. Nous avons changé tout cela. Sous l'apparence fallacieuse d'un bonheur individuel pris au piège de la toile virtuelle des réseaux dits sociaux, il y a maintenant des bonheurs de groupe qui se passent parfaitement de la joie de l'individu. On ne veut plus voir cet homme ordinaire d'avant l'ordinateur. On l'enterre au galop par manque de curés et au grand désarroi des notaires. Il ne compte plus qu'en masse; pâteuse; l'individu est devenu pâteux. On le travaille comme les berlingots à la fête foraine. On l'amalgame, on le pétrit, on l'étire, on le lance sur un crochet, on l'allonge et on le tord; en tire-bouchon; après-ça, on le débite...

« Les sorties de Paris sont fluides. » L'homme est enfin devenu pâteux...

Dans cet état, on le travaille mieux. Il est plus facilement imposable. Bercy s'en réjouit. Il faut croire que c'était son rêve. Ne lui gâchons pas son plaisir...

Mais qu'il fait bon rester chez soi! Le soleil fait briller un vieux meuble, allume une fleur. Les bourdons bourdonnent; les autos s'en vont. Je pense à ceux qui ont la joie, dans notre beau Pays d'Évron, d'habiter dans un vieux jardin plein de feuillage et de silence en ces mois d'été. La verdure y forme des grottes. Des êtres granuleux y vont encore prier la Vierge. Dieu les baigne du soleil que d'autres cherchent ailleurs en vain.

« Bienheureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux. » (Mt 5, 3)
Argos

Lettre d'Argos