Le bonheur ou la joie?

Lettre d'Argos

Les soucis, petits et grands, font partie du bonheur. Que serait l'existence sans les tracas de la vie? On s'ennuierait à en mourir. Fort heureusement, il y en a beaucoup. Les soucis de l'homme, disent les archéologues, datent de la plus haute Antiquité. Le bonheur n'est fait, en somme, que de choses minuscules: changer de chemise, boire un demi bien frais, goûter un rayon de soleil. Le bonheur est surtout fait de la fin des ennuis: d'une guerre qui cesse; d'un gros rhume qui guérit; de la mort d'un tyran ou d'un mauvais voisin; ou du trépas d'un oncle à héritage. Un sage, qui voudrait être heureux, passerait sa vie à se créer des petits tourments. Il introduirait du gravier dans ses chaussettes. Quel soulagement, quel vrai bonheur quand il ôterait ses chaussettes! Malheureusement, il ne suffit pas d'avoir le bonheur pour être heureux. Sempé (ce dessinateur au trait de crayon si plein d'humour et de tendresse qu'aucune salve de kalachnikov ne pourrait l'atteindre) nous montrait, dans un album intitulé « Saint-Trop' », un milliardaire vautré dans un transat devant sa somptueuse villa. Ce ne sont que marbre, palmiers dattiers et piscine en forme de cœur. « Heureusement, dit ce gavé, qu'il me reste le rêve! ». C'est ce qui prouve que, pour être heureux, il faut qu'il reste quelque chose à désirer. Et que l'argent ne fait pas le bonheur, comme disent si bien tous les gens qui en ont de reste. Encore qu'il contribue beaucoup à supporter la pauvreté.

Ne rêvons-nous pas quelquefois d'être ce milliardaire au bord de sa piscine, les doigts de pieds en éventail? Et ne savons-nous pas, cependant, que tout plaisir prolongé conduit à la satiété; jusqu'à la lassitude? Que toute ambition réalisée devient fastidieuse, que toute exaltation perd de son éclat et de son enivrement? Nos rêves construisent souvent des châteaux en Espagne qui s'évanouissent dans des réveils d'insatisfaction. Quelles sont donc les causes de notre éternelle insatisfaction?

La cause fondamentale de l'insatisfaction est l'égoïsme qui érige notre moi en principe primordial autour duquel tout le reste de l'univers doit graviter.

La deuxième cause de l'insatisfaction est l'envie qui nous amène à considérer les biens ou les talents d'autrui comme s'ils nous avaient été dérobés.

La troisième cause d'insatisfaction est la cupidité, soit un besoin désordonné de posséder davantage pour compenser le vide de notre cœur.

La quatrième cause d'insatisfaction est la jalousie, provoquée parfois par la mélancolie et la tristesse, parfois aussi par la haine de ceux qui ont ce que nous désirerions pour nous-mêmes.

Une des plus grandes erreurs que l'on puisse commettre est d'imaginer que la satisfaction de nos aspirations puisse venir de quelque chose qui nous soit extérieur. Ainsi cet homme qui habitait une maison d'où il voyait sur la montagne une autre maison, lointaine, lointaine, où semblait habiter le bonheur. Il y alla et, de ce point de vue élevé, il vit la sienne à l'horizon. Et ce fut la sienne, à ce moment là, qui lui donna cette impression. Le bonheur n'est-il donc jamais qu'en face? Non! Il est en nous-mêmes et dépend de la qualité de notre âme. Celui qui a développé sa personnalité en conformité avec sa nature et orienté sa vie vers Dieu, celui-là connaît le plaisir intense et indestructible que les saints appellent joie. Aucun événement extérieur ne peut le mettre en péril ou ternir son bonheur. La joie ne découle pas des choses que nous obtenons ou des gens que nous rencontrons; elle est distillée par l'âme elle-même, dans la mesure où l'âme parvient à s'oublier elle-même et à tendre vers ce qu'il lui reste toujours à désirer: sa rencontre avec Dieu. Là se trouve sa vraie satisfaction. Un homme ainsi satisfait n'est jamais pauvre, même si ses ressources sont extrêmement réduites. L'homme insatisfait n'est jamais riche, quels que soient les biens dont on puisse le combler. Le secret d'une vie heureuse tient dans la modération de nos plaisirs en échange d'un accroissement de notre joie.

Argos

Lettre d'Argos