Une mauvaise nuit dans une mauvaise auberge

Lettre d'Argos

Novembre, les oiseaux se taisent et les feuilles tombent. Le brouillard de novembre est plein d'ombres; la nuit de novembre est pleine de morts. Ils font un bruit de feuilles sèches balayées par le vent. On jette des fleurs dans la mer pour honorer ceux que les flots ont engloutis, on fleurit les tombes des cimetières, on s'incline devant les pierres qui commémorent des hécatombes. Les morts nous reviennent de partout; des crématoires, de Verdun, d'Oradour, d'Hiroshima, des frasques d'un Saloth Sâr (plus connu sous le nom de Pol Pot), d'un petit père du peuple (plus connu sous le nom de Staline), d'un Führer en furie, de cataclysmes, de l'injustice, de bactéries baladeuses, de ce qu'en latin on nommait le crabe et qu'on appelle aujourd'hui cancer, de l'usure de l'âge, que sais-je? Les morts nous reviennent de tous les temps; la mort est de tous les temps.

Qu'est-ce qui nous fait le plus peur et nous déroute le plus? Vraisemblablement la mort. Pourquoi cette camarde et sa grande faux? Pourquoi la mort? Quelle que soit la réponse que chacun puisse donner à cette question, ne nous cachons pas que tout homme la craint. Simplement parce qu'elle ne nous paraît pas tout à fait naturelle. Elle ne fait pas partie de nos instincts, qui plus est, elle s'oppose à un instinct foncier, l'instinct de conservation. Mais il nous faut bien admettre la règle du jeu et accepter la condition commune. On ne peut plus tricher; on n'a plus droit aux effets de manche quand l'heure du grand rendez-vous sonne. L'homme nu s'efface devant l'inéluctable. Peut-on d'ailleurs faire quelque chose sans une règle du jeu? La spécialité de notre époque est de vouloir la refuser en tout domaine et c'est notre civilisation qui risque d'en mourir. Par peur de vivre. On ne peut avoir de raisons de vivre que si on a des raisons de mourir. Or, on ne meurt pas pour son dernier smartphone ou son récent crossover!

Pourquoi donc la mort? La foi nous éclaire puissamment sur la question. La mort a un pouvoir sur nous puisque nous mourrons tous un jour, que nous le voulions ou non. Ce pouvoir vient du péché originel et de nos péchés personnels; c'est la rançon à payer. C'est la règle du jeu. Mais ce pouvoir n'est pas définitif. Dieu ne nous a pas du tout abandonnés. La IVème Prière Eucharistique (prière au centre de la messe, où Jésus offre sa vie) nous le rappelle, qui cite une bonne dizaine de fois la mort: « Comme ils avaient perdu Ton amitié, en se détournant de Toi, Tu ne les pas abandonnés au pouvoir de la mort ». Par son sacrifice, le Christ a payé le prix de notre rachat. « Pour accomplir le dessein de Ton amour, Il s'est livré lui-même à la mort, et par Sa résurrection, Il a détruit la mort et renouvelé la vie », ajoute la même Prière Eucharistique.

La croix fait partie de notre vie. L'épreuve est un signe de prédilection divine. Si nous restons dans les plaies du Christ « comme la colombe dans le creux des rochers » (Saint Josémaria), nous recevrons la force, la paix et la joie qui ne viennent pas de ce monde. Nous sommes déjà morts à cette vie! Nous vivons déjà la vie éternelle! Comment pouvons-nous encore nous laisser dominer par ce qui se passe ici-bas? Nous n'avons rien à attendre de ce monde! Il faut y renoncer une bonne fois pour en faire notre marchepied vers le ciel. « Une mauvaise nuit dans une mauvaise auberge » (Saint Josémaria); ça passe vite! Puis ce sera l'éternité pour toujours! Pour toujours! C'est la seule chose qui devrait nous intéresser... Comme nous serons alors heureux! Nous verrons Dieu face à face...

Argos

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