Quand la vie se prolonge

Lettre d'Argos

Le pape Jean-Paul II avait adressé une « Lettre aux personnes âgées », datée du 1er octobre 1999. Il l'avait écrite avec le désir d'engager un dialogue avec elles, à partir de l'expérience de sa propre vieillesse.

Le pape citait cette maxime de Virgile: « Le temps nous échappe de façon irrémissible. » (« Fugit irreparabile tempus », Georgiques, III, 284); puis aussi celle de Cicéron nuançant ce phénomène: « La vieillesse avance de façon presque insensible; elle ne se brise pas subitement; elle s'éteint plutôt comme le temps qui s'écoule lentement. » (De Senectute 11,36). Plus près de nous, nous pourrions faire un détour par Pierre de Ronsard: « Le temps s'en va, le temps s'en va, Madame - Las! Le temps non, mais nous nous en allons... » (Sonnet à Marie).

La vie peut sembler avoir passé comme un songe et parfois finir comme un cauchemar. Le temps s'écoule; les années passent; et les personnes, devenues et dites « âgées », constatent leurs nouvelles limites avec une sensation bien désagréable de plus grande difficulté dans leurs relations sociales. Un fait très fréquent est une mémoire un peu affaiblie pour retenir de nouveaux noms propres, des nouvelles ou événements récents; alors que des souvenirs plus anciens sont retenus, bien vivants. Il se peut qu'une impression d'être « inutile » se manifeste progressivement dans ces petits « décrochages » successifs qui incitent à faire penser à ces personnes que l'on ne compte plus sur elles parce qu'elles ne « servent » plus ou que leur capacité est de moindre intérêt. Il leur semble que l'on évite même leur compagnie car les sujets de conversation qu'elles abordent sont jugés dépassés ou anachroniques. Ou, sont-elles écoutées, soupçonnent-elles qu'elles le sont par courtoisie ou charité... un peu humiliante. Elles ne se sentent plus au fait des affaires du moment et des soucis immédiats de l'actualité. Une culture et une mentalité d'une autre époque les empêchent même de déchiffrer le langage utilisé par leurs contemporains. Il suffit, pour s'en rendre compte, de songer à ce que représente pour elles le monde de l'informatique et des ordinateurs!

Il peut en résulter un isolement progressif et la sensation d'une solitude croissante. Un dilemme se présente alors: ou bien grandir en vie intérieure, et ce d'autant mieux qu'on est familiarisée avec elle, ou bien sombrer dans l'ennui. A ce propos, Jean-Paul II avait dit clairement:

« Si le vieillissement est accueilli avec sérénité à la lumière de la foi, il peut devenir une occasion merveilleuse pour comprendre et bien vivre le mystère de la Croix qui, seul, peut donner complètement un sens à l'existence humaine. » (Message pour le Carême 2005)

La vieillesse peut être une époque de la vie imprégnée de joie, à condition qu'elle s'écoule éclairée par l'amour de Dieu. Une longue vie a toujours été considérée comme une bénédiction de Dieu: « Tu vivras de longues années sur Terre », c'est la promesse biblique qui s'adresse à ceux qui, en étant conscients d'être des enfants ont honoré leur père et leur mère. Parvenir à voir la quatrième et la cinquième génération était une récompense réservée aux justes. Le Livre de Job s'achève avec la révélation du prix accordé à sa patience éprouvée: la durée. Job vécut encore jusqu'à l'âge de cent quarante ans, et il vit ses fils et les fils de ses fils jusqu'à la quatrième génération. « Puis Job mourut chargé d'ans et rassasié de jours » (Jb 42, 16-17).

Cependant, la souffrance physique et aussi la détresse morale accompagnent bien souvent le parcours de tout homme dans le dernier chapitre de son histoire sur terre. La croix est le terme du chemin du chrétien dans son itinéraire en ce monde. L'acceptation de la douleur est une condition nécessaire pour suivre le Christ: « Si quelqu'un veut venir derrière moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive » (Mt 16,24). Notre participation à l'œuvre de la Rédemption consiste précisément en cela: accompagner le Christ en portant la croix. Saint Paul l'avait bien compris lorsqu'il écrivait aux Colossiens: « Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ » (Col 1,24).

Le sens de la souffrance a été, pendant ses dernières années, mais aussi beaucoup plus tôt, un sujet habituel dans la catéchèse de Jean-Paul II.

« La souffrance est une réalité mystérieuse et déconcertante. Eh bien, nous, les chrétiens, c'est en regardant le Christ crucifié que nous trouvons la force pour accepter ce mystère. » (Allocution, 24 mars 1979).

Dix ans plus tard, le pape, exhortait encore les malades à cette acceptation:

« Accueillir dans sa propre vie le mystère de la souffrance signifie que le salut est en train de fleurir à partir de la croix du Christ. » (24 juin 1989).

Et encore dix ans plus tard, alors qu'il avait expérimenté lui-même, dans sa propre chair, l'empreinte visible de la souffrance, il insistait sur le même sujet dans sa Lettre aux personnes âgées (13):

« Quand Dieu permet que nous souffrions, de maladie, de solitude ou en raison d'autres motifs liés à notre grand âge, Il nous donne toujours la grâce et la force de nous unir avec plus d'amour au sacrifice de Son Fils et de participer avec plus d'intensité à Son projet de salut. »
Argos

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