11 novembre - Non recuso laborem

Lettre d'Argos

Voici novembre avec ses tombes et ses croix blanches. Le cerf traverse le lac, les chiens nagent derrière lui comme sur l'image des anciens calendriers des Postes. Le cor des chasseurs répondait au clairon de l'Armistice. Voici la Toussaint, les morts, les cimetières, le 11 novembre et la pluie fine. Les chrysanthèmes.

Le clairon de l'Armistice a coupé le siècle en deux

Après, c'est l'homme, devenu superman, tel qu'aujourd'hui nous sommes, tel que l'a transformé le progrès de la science, de l'industrie et du commerce, la voiture auto-mobile, la poubelle à pédale et la publicité télévisée. Il n'y a qu'à le voir courir dans les couloirs du métro ou naviguer avec frénésie sur internet, tel qu'il se rêve en homme jeune, viril, dynamique. Qui ne voudrait-être ce superman, faire partie de l'élite? Comment ne pas succomber aux sirènes de l'homme distingué qui classe tout de suite le plus miteux des citoyens parmi les play-boys de prestige? Comment un peuple auquel on vend tout ça avec une telle autorité, comment un peuple qui achète tout ça, une nation gavée de ces merveilles, ne serait-elle pas fringante, dynamique, bronzée, musclée? Mais comment ne pas s'étonner alors de voir ces foules tristounettes, affaissées sur leur caddie, défilant comme au Purgatoire, sur les sentiers fléchés de la pub, sous l'affiche du moins cher que le moins cher et qui vous rembourse même la différence? L'homme d'aujourd'hui est-il aussi libre et radieux qu'on veut bien le dire, achetant tout ce qu'on lui dit d'acheter et consommant tout ce qu'on lui impose de consommer, moyennant quoi il serait devenu, comme sur les affiches, un Hercule lumineux au cerveau anesthésié? Car la machine travaille pour lui. Sa vie est faite d'éternelles vacances; il ne saurait plus se fatiguer. Sa paresse ne lui tolère aucun répit. Le clairon de l'armistice ne chante plus notre monde...

Et avant l'Armistice? C'était bien différent! L'homme se cherchait dans les ténèbres, entre la lampe à pétrole, la poubelle sans pédale et le cinéma muet. Il lavait lui-même sa vaisselle. Les fruits étaient bio sans le savoir, il se baignait seul sur les plages et les routes étaient tellement vides que l'homme pouvait y circuler à pied, à cheval et même à bicyclette. L'air était plus pur, l'onde limpide; les chevaux pas encore vapeurs. Nul ne le guidait dans ses achats; il achetait n'importe quoi, à condition que ça lui plaise. Il consommait le moins qu'il pouvait pour mieux boucler son budget familial. Il savait encore écrire: les lettres des poilus étaient des perles de culture. Mais il croyait encore au bon Dieu et le bon Dieu qui en était très flatté le lui rendait bien.

Voici novembre. Le ciel est gris, la conjoncture est molle, la civilisation s'affaisse comme un soufflé. Avant l'Armistice, on vantait l'art pour l'émotion qu'il suscite; aujourd'hui, on vante son prix de revient. Autrefois, on parlait du talent d'un poète, maintenant de la marque de sa dernière voiture. Jadis, on comptait par âmes, par feux, par habitants, par villes; aujourd'hui par clients ou par « marchés ». L'homme d'aujourd'hui n'a plus d'autre sens que comme client. La civilisation s'effrite. Elle s'effrite dans l'enseignement. Le démocratiser, ce serait permettre à tous d'accéder à une vraie culture. On n'a trouvé d'autre solution que de mettre à la portée de tous un baccalauréat démonétisé. Dans un pays qui produit des Bordeaux, des Champagnes et des vins d'Alsace, on impose à tous de la piquette. Les conquêtes du progrès de l'humanité semblent aller au rebours du progrès des hommes. Est-ce fatal? Sommes-nous irrémédiablement embarqués dans ce vaste processus?

En son siècle, Martin tranche son manteau en deux

Au IVème siècle, Martin, soldat de l'armée romaine, tira son épée, à la jonction de l'Antiquité et du haut Moyen-Âge, il trancha son manteau, et la moitié du haut, celle de la fourrure, la donna au pauvre. « Jamais nul coup d'épée ne plut tant à Dieu... » On dit que la bise tomba, que la triste bruine de novembre s'éclaircit, et le temps s'éclairant pour réchauffer le cavalier dévêtu...

« Commence la grande lutte. Martin se portera partout contre l'esprit du Mal. Sa tactique c'est de se mettre avec Dieu et de s'en remettre tout à Lui... Il y a Quelqu'Un derrière lui. Il peut donc aller de l'avant, tout entreprendre, même l'impossible... Il exorcise, il évangélise, il organise. Il fait reculer vers la nuit les esprits de ténèbres, et les peurs, les brutalités, les bassesses... Il annonce à ses frères qu'il va mourir. Eux, ils le supplient de ne pas les abandonner. « Seigneur, dit Martin, si je suis encore nécessaire à mon peuple, je ne refuse pas le travail. » Non recuso laborem. Mais la semaine est finie. Le dimanche, à minuit, il meurt. Il est mis en terre trois jours après, le 11 novembre 397. »
Saint-Martin in « Saints de France », Henri Pourrat (1887-1959)

Il était né en 316, il y a 1700 ans cette année.

Comme Saint-Martin, non recuso laborem!

Argos

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