De Deh Bala à Sainte-Suzanne

Lettre d'Argos

Mon nom est Naquibullah... Je ne vaux guère plus de huit mille euros...

Son nom est Naquibullah. « Naquib » est Afghan, né il y a dix-huit ans dans la bourgade de Deh Bala, accrochée sur les rebords de cette vallée encaissée entre les hautes montagnes des contreforts de l'Himalaya; au sud de Djalalabad, à environ deux cents kilomètres à l'est de Kaboul. Au-delà des crêtes, c'est le Pakistan. Par la Passe de Khaybar (1067 mètres) la piste s'enfonce vers Peshawar, puis Islamabad, la capitale de ce pays voisin. Des relations étroites existent entre les groupes fondamentalistes islamistes pakistanais et les Talibans qui contrôlent ces montagnes dans leur lutte sanglante pour l'instauration d'un émirat islamique d'Afghanistan. Les exécutions sommaires sont courantes contre ceux qui s'opposent à leur idéologie.

Naquib vivait avec son père, sa mère et sa sœur, des maigres ressources de leur ferme dans cette région au pied des grands sommets. La vie est rude, le climat rigoureux, la neige éternelle; l'âne est le meilleur moyen de transport. Les hommes ont la sobre dignité des gens de montagne. Mais le père de Naquib eut le « tort » de prendre langue et d'engager un modeste commerce avec les forces américaines lors de leur offensive dite « Guerre contre le terrorisme », déclarée par l'administration Bush à la suite des Attentats du 11 septembre 2001 à New-York. Et plus tard, peu après le retrait progressif des troupes américaines en 2014 décidé par le président Obama, les Talibans lui en firent payer le prix. Le prix fort: celui du sang. Ils surgirent dans la maison familiale. Du rez-de-chaussée où il s'était réfugié, Naquib entendit avec effroi le crépitement de l'arme automatique qui devait abattre son père à l'étage. Une grenade éclata et il vit sa sœur bondir tel un pantin désarticulé comme dans un dernier saut sur le trampoline de la mort. Son corps démembré et sans vie retomba sur le sol; près de celui de sa mère grièvement blessée et hurlant de douleur. Vision horrible de la guerre... Naquib fut épargné mais dans son cœur un terrible et brutal coup de froid figea la blanche poudreuse de son enfance en un bloc de glace rougie et souillée. Ignoble et abject chantage, les Talibans lui laissèrent le choix entre deux alternatives: soit il rejoignait les rangs de leur troupe de combattants fanatiques; soit sa vie ne tenait plus qu'à un fil. La peste ou le choléra! Naquib n'avait guère plus de seize ans et le délai de ce funeste ultimatum ne devait pas excéder une semaine...

Naquib est intelligent et il a appris quelques rudiments d'anglais avec les G.I.'s. Son oncle prend le neveu sous son aile et la rapide décision d'organiser sa fuite vers des cieux plus cléments et des jours meilleurs. Au terme de l'ultimatum, la ferme est bradée à vil prix aux Talibans en échange de la liberté de Naquib. La modique somme de la transaction (l'équivalent de huit à neuf mille euros) servira à payer les passeurs intéressés par sa grande migration vers l'Occident. Ainsi s'ouvre le destin de Naquib... Pour le meilleur ou pour le pire...

Par bus, il faut d'abord joindre Kaboul, la capitale; puis, toujours en bus, Nemroz, ville frontière avec l'Iran. C'est encore l'Afghanistan, sa patrie; le voyage se passe sans trop d'encombre. Mais le cœur est lourd et glacé. Son père est mort, sa mère est dans un hôpital, il ne sait où; il ne reverra jamais plus sa sœur... Il est seul. L'épreuve de la tragédie l'étreint au plus profond. La traversée du territoire de l'Iran (quelque mille kilomètres) est affaire de toute autre nature; une aventure de tous les dangers. Plus d'un mois à marche forcée, souvent au pas de course, par petits groupes d'une centaine de fantomatiques bipèdes. Toujours de nuit pour ne pas se faire repérer; le jour, il faut se terrer, dormir à même le sol, se planquer dans des conditions impossibles, évitant de rester confinés ensemble pour ne pas attirer l'attention: les forces iraniennes tirent à vue sur ces voyageurs de l'ombre... Objectif: Téhéran; la grande agglomération dont l'anonymat favorise la clandestinité et un peu de repos. Puis, de Téhéran, les bords de la Mer Caspienne, Tabriz et enfin la frontière avec la Turquie. Passage dangereux: les balles sifflent; certains tombent et ne se relèveront pas.

Dans la ville de Van, en Turquie, les rescapés de cet interminable marathon sont répartis en petits groupes pour prendre place dans des véhicules de fortune, de la vieille guimbarde au poussif tracteur ou vieux camion. Mille cinq cents kilomètres plus loin, voilà les rives du Bosphore (« Passage du bœuf »!) et, sur l'autre rive, Istanbul, la Mosquée bleue et Basilique Sainte-Sophie; les portes de l'Occident.

Nous imaginons plus facilement la suite. Naquib se joint à ces cohortes des damnés de la Terre sur la route des Balkans. Ils sont des centaines, des milliers à cheminer comme des colonnes de fourmis à travers la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie et enfin l'Autriche. À Vienne, les passeurs installent notre fuyard dans un train de nuit à destination de Paris, via Munich. De la capitale française, notre Afghan suit le flot de ses compatriotes d'infortune pour finir à Calais. Comme un animal traqué, il se réfugie dans la « jungle ». C'est le grand melting-pot des déshérités; aux Afghans se mêlent des Syriens, des Irakiens, ceux des terres subsahariennes et ceux de la corne d'Afrique: Somaliens, Soudanais, Érythréens et Éthiopiens. Et tous ceux pour qui l'Europe est synonyme de corne d'abondance et refuge de paix. La France leur propose finalement de choisir une nouvelle destination sur notre territoire après le démantèlement des camps du calaisien. Naquib, avec une cinquantaine d'autres (essentiellement Afghans et Soudanais) fit le choix de la Mayenne et de Sainte-Suzanne.

« Quand t'avons-nous vu étranger, et t'avons-nous accueilli? ... Et le Roi leur répondra: En vérité je vous le dis, toutes les fois que vous l'avez fait à l'un des plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. »
(Mt 25, 38-40)
Propos recueillis, traduits et mis en page par Argos.

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