Laissons-nous éclairer par les conseils de notre Pape François dans « Laudato Si »

Lettre d'Argos

« Cette encyclique est miraculeuse, rien ne sera plus comme avant. » Ainsi parlait Fabrice Nicolino, journaliste à Charlie Hebdo, en juin 2015, tandis que la chaîne américaine Fox News faisait du Pape François « l'homme le plus dangereux de la planète ». « Laudato Si » est-il donc un brûlot, un manifeste révolutionnaire?

Moi, François, objecteur de croissance

Il a osé. C'est écrit au paragraphe 193: « L'heure est venue d'accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde ». Si l'Église a toujours dénoncé l'esprit d'accumulation, jamais encore elle n'avait dénoncé aussi directement « le mensonge de la disponibilité infinie des biens de la planète ». Bien sûr, ce n'est pas la création de richesses en elle-même que le pape condamne, mais un modèle de « surdéveloppement, où consommation et gaspillage vont de pair ».

D'ailleurs, cette nécessaire décroissance concerne avant tout les pays du Nord industrialisés, les autres devant simplement viser une « saine croissance », conciliant dignité humaine, justice sociale et respect de la création. Car l'eugénisme, l'avortement, le chômage des jeunes, le déracinement, le pillage des ressources ou la pollution atmosphérique relèvent d'une seule et même « culture du déchet », insupportable injure au caractère sacré de la vie.

François met au cœur de sa prédication « l'obligation morale du partage des richesses ». Mais il n'oublie pas pour autant la défense de la famille, ultime solidarité populaire et « garantie contre la désagrégation sociale » associant « déclin de la culture du mariage » et « augmentation de la pauvreté ». Oui, notre pape est bien, au nom du Christ, un opposant farouche à la dérégulation libérale-libertaire...

Ce n'est pas le Pape qui est révolutionnaire, c'est le Christ

François n'est évidemment pas le premier pape à exhorter à la modération. Il cite, entre autres, Paul VI fustigeant « une exploitation inconsidérée de la nature » qui se retourne contre l'humanité, Saint Jean-Paul II appelant à une « conversion écologique globale », Benoît XVI invitant à « corriger les modèles de croissance qui semblent incapables de garantir le respect de l'environnement »,… De son côté, Léon XIII dénonçait déjà, en 1891, « la concentration de l'industrie et du commerce » entre les mains de quelques-uns « imposant un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires ». Bref, « Nil novi sub sole » (« Rien de nouveau sous le soleil », Ecclésiaste 1, 9).

Mais, « Non nova, sed nove » (« Non pas des choses nouvelles, mais d'une manière nouvelle »): dans « Laudato si », François franchit un cap décisif. Il ne se contente pas seulement de dénoncer la « frénésie mégalomane », il exhorte à l'auto-limitation, « avant qu'il ne soit trop tard ». C'est dire que le Progrès a du plomb (pontifical) dans l'aile. Tout comme l'amalgame de l'accroissement du PIB et de l'amélioration des conditions de vie (« plus, c'est mieux »). De fait, c'est à un véritable changement de paradigme auquel nous exhorte le Pape. Contre le technicisme unidimensionnel qui prétend résoudre tous les problèmes (y compris ceux qu'il engendre lui-même). Contre l'artificialisation de nos existences qui conduit à remplacer des ressources naturelles, libres et gratuites, par des « succédanés » artificiels et commerciaux; fruits délétères du « consumérisme obsessionnel ».

La joie du dépouillement

Son désaccord envers la société marchande, François l'exprime le plus efficacement lorsqu'il appelle l'Église à évangéliser sans peur « jusqu'aux périphéries ». Car rien n'est plus radical que l'Évangile: « Il y a eu beaucoup de révolutionnaires dans l'Histoire, mais aucun n'a eu la force apportée par Jésus, une révolution qui change en profondeur le cœur de l'homme ». Et c'est ici que la décroissance est prophétique. En effet, si elle paraît si improbable et même impossible à beaucoup, c'est qu'on oublie que le dépouillement est d'abord un acte d'amour et de libération. Le « Poverello » d'Assise n'est-il pas aussi l'apôtre de la joie? « Beaucoup savent que la simple accumulation d'objets et de plaisirs ne suffit pas à donner un sens ni de la joie au cœur humain, mais ils ne se sentent pas capables de renoncer à ce que le marché leur offre », constate le Pape (qui choisit le nom de François) avant de conclure: « La spiritualité chrétienne propose une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu ».

Argos

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